c92fc14fLorsque les hasards de la vie professionnelle (même pas la vôtre) vous ont menée à Quimper, en Bretagne – la vraie, pas la Loire-Atlantique de votre enfance ! –  vous avez décidé de prendre votre mal en patience. Vous vous donniez cinq ans, maximum, avant de mettre les voiles vers des horizons plus exotiques. Le biniou et la gavotte, franchement, ça ne vous faisait pas rêver. Vous trouviez que s’accrocher désespérément à une langue moribonde, totalement inutile, et dont les sonorités n’avaient rien à envier à l’allemand, témoignait d’un esprit gravement obtus. Et vous aviez tendance à assimiler la fameuse fierté bretonne à une simple arrogance rétrograde.

Ceci dit, vous êtes de bonne constitution, et vos philosophes préférés sont les stoïciens. Pas ceux qui supportent et s’abstiennent, mais plutôt ceux qui, lorsqu’il pleut, ne perdent pas de temps à râler et prennent un parapluie. Il fallait positiver. Donc vous vous êtes dit que la Bretagne, c’est quand même beau, même si vos balades vous donnaient l’impression d’avoir tapissé vos murs de photos de Plisson (belles certes, mais tellement reproduites !), et puis la pluie, c’est bon pour les cultures. Et si ça se trouve, il y a même des gens sympas… au moins parmi les expatriés, comme vous…

Quitte à s’installer, autant se sentir bien, fut-ce pour cinq ans. Alors vous avez rangé vos fantasmes sud-américains bien au chaud dans un petit tiroir, à portée de main, tout prêts à être brandis au moindre tremblement de la motivation salariale. Vous avez fait en sorte de rencontrer des gens, de trouver du boulot, des activités, de visiter la région… Vous n’avez pas poussé le vice jusqu’à inscrire vos enfants dans une école Diwan, ni appris à faire le kig ha farz, et pendant un certain temps, il faut avouer que vous avez continué à appeler « galettes » les crêpes de blé noir. Ce qui n’a rien à voir, de toute évidence.

Quant à l’arrogance rétrograde des bretons, vous la trouviez tenace. Peut-être ne s’agissait-il que d’une vue de l’esprit, mais vous n’aviez, par réaction, pas particulièrement envie de vous mêler réellement à cette peuplade qui, par orgueil, s’auto-excluait du reste de l’hexagone.

Et puis, progressivement, vous vous êtes adaptée. Et même attachée. Et vous avez fini par être adoptée. Ou est-ce vous qui avez, un à un, fait sauter vos verrous ? Toujours est-il que les paysages, aussi cliché soit-il de l’admettre, vous ont ensorcelée. Vous avez trouvé une maison dans laquelle, pour la première fois, vous étiez capable de vous projeter à long terme. Les gens que vous rencontriez, au boulot, à l’école ou ailleurs, sont devenus, sans même que vous vous en aperceviez, des connaissances, des relations, puis des amis. De ceux qui feraient facilement vaciller l’aiguille de la balance face à un job de rêve en Argentine…

 Vous avez cessé de « rentrer » tous les week-ends à Nantes pour « aller » parfois voir votre famille. Mais vous préférez maintenant que ce soit eux qui viennent, et vous êtes alors ravie de leur faire découvrir « votre » coin. Vous en ressentez même, il est vrai, une certaine fierté. Vous glissez même dans vos explications, à l’occasion, quelques mots en breton. Pas par arrogance, loin de là, c’est juste que… Ce serait dommage que cette langue se perde définitivement ! D’accord, c’est moins chantant que l’espagnol, et sans doute moins utile en terme de commerce international, mais vous n’êtes pas raciste.

Quant aux activités de la rentrée, pour les enfants, vous envisagez très sérieusement d’inscrire votre fils à la lutte bretonne. Ca le canaliserait, sans doute. Comment ça « rétrograde » ?