h-4-1542348-1242740215Votre petit garçon a quatre ans. Il zozote éhontément, fait pipi au lit et vous embrasse en serrant ses bras autour de votre cou. Il a une voix de baryton, dont vous baisseriez bien le volume lors de vos trajets en voiture, et un rire en cascade que vous aimeriez enregistrer pour vos vieux jours… Il est pâle d’admiration devant sa sœur aînée, qui fait de lui presque tout ce qu’elle veut.

Vous étiez ravie, cet été, de n’avoir à les inscrire que deux semaines au centre de loisirs, malgré le boulot. Grands-parents, oncles et tantes étaient présents le reste du temps pour les garder, à votre grand soulagement. Ils ont eu de vraies vacances, pleines de cousins et de sable dans le lit.

Et puis deux semaines de centre, pour finir l’été, ça ne pouvait leur faire que du bien ! Se sociabiliser un peu avant d’entrer dans une nouvelle école, voilà une excellente mise en condition. Et l’arrêt de travail dont vous veniez d’écoper vous permettrait de les y laisser moins longtemps, mais un peu quand même, histoire de vous laisser réduire autant que possible le retard de vos « to-do lists » de douze kilomètres !

Appartenant à deux tranches d’âges distinctes, ils ne pouvaient être inscrits dans le même centre. Vous saviez que ça ne leur plairait pas vraiment, mais vous avez pensé que ça pouvait leur être bénéfique de se décoller un peu…

Mais voilà. En déposant votre fils, ce matin, vous n’imaginiez pas qu’il aurait l’air si malheureux en prenant conscience de sa solitude parmi tous ces enfants inconnus. Le temps de l’inscrire, de faire un petit tour avec lui, il est resté totalement silencieux. Vous pouviez presque voir la boule qui lui étouffait la gorge. Il serrait votre main de toute la force de ses petits doigts. Ses larmes sont arrivées doucement quand vous avez commencé à lui dire qu’il allait bien s’amuser ici, et que vous reviendriez le chercher après le goûter.

Vous le connaissez comme si vous l’aviez fait (d’ailleurs…), et décryptez parfaitement son visage quand il bluffe : il baisse la tête et tord la langue dans sa bouche pour planquer son sourire en coin, se frotte un œil pour avoir l’air triste ou ensommeillé, et trouve une entourloupe pas du tout crédible. Genre « Z’ai fait un caussemar… » alors qu’il est couché depuis deux minutes trente.

Mais ce matin, rien de tout ça. Sa détresse était palpable, et en le serrant dans vos bras, avec ses larmes sur votre joue et ravalant les vôtres, vous aviez l’horrible sentiment d’abandonner sciemment  la chair de votre chair. Vous êtes restée un peu trop longtemps sans doute, et vous avez failli renoncer, le reprendre avec vous… Mais avec la force éducative qui vous restait, vous avez invoqué l’esprit Aldo Naouri, et après un dernier bisou, avez fini par le laisser, sanglotant, dans les bras de l’animatrice. Qui se trouvait tout de même être aussi, gros coup de bol, sa baby-sitter habituelle.

Vous êtes partie sans vous retourner, et y avez pensé toute la journée. Coupable en faisant votre prise de sang. Mauvaise mère en avalant vos pâtes. Sans cœur en appelant votre assureur. Indigne en cueillant vos poires…

Et puis, enfin, l’heure d’aller chercher les enfants est arrivée. Vous vous attendiez à voir votre fils agrippé aux grilles de l’entrée, les yeux rougis par une journée de larmes… Mais en vous voyant, il vous a à peine saluée, vous dépassant sur son tricycle. « Ze m’ai fait un copain ! » vous a-t-il assuré. A vrai dire, il n’était même pas vraiment pressé de rentrer à la maison.

Il ne perd rien pour attendre… Souvenez-vous bien de cette journée, gâchée par des remords inutiles. Vous lui ferez le même coup quand il vous déposera à la maison de retraite !