725425_israelVers dix-huit ans, je me suis acheté un keffieh. Noir et blanc et gris, comme dans la chanson de Renaud. Je trouvais que ça avait de la gueule, avec ma veste en jean sur laquelle était épinglée une étoile noire et violette, couleurs de l’anarcho-féminisme…

Et puis ça avait du sens : j’avais l’impression d’afficher publiquement mon soutien au peuple palestinien, opprimé en toute impunité par Israël et ses colons, le tout avec la bénédiction et les dollars de ces salauds d’américains… Ma perception du conflit était vraisemblablement un peu manichéenne, je n’avais pas cru nécessaire de creuser trop profondément  la question pour bâtir mon raisonnement. D’accord, mais j’avais le foulard de Yasser Arafat, moi. Je pouvais donc m’enorgueillir d’un invraisemblable courage politique.

Vers dix-huit ans, j’ai trouvé qu’un chagrin d’amour était une raison tout-à-fait honorable pour planter ma première année de Lettres. Et infiniment plus originale qu’un excès de sorties. Vers dix-huit ans, j’ai donc pensé que me réorienter vers le département de Philosophie constituait un choix des plus judicieux. Choisir ses études en fonction de leurs débouchés, quel vil matérialisme… A moi la pensée pure, qui m’élèverait bien au-delà des basses préoccupations des étudiants en droit ! La hardiesse de cette décision me pousserait très certainement au cœur de l’élite intellectuelle française, avec au bout du chemin, qui sait, l’ultime récompense d’une invitation sur France Culture…

Vers dix-huit ans, je considérais que souffrir pour être belle relevait de la dernière incongruité, et que, eu égard à ce principe de base, s’épiler les sourcils représentait sans doute une des pires trahisons à la cause des femmes. Emmanuel Chain n’avait rien à m’envier en matière de pilosité, n’empêche que j’avais des valeurs, à l’époque.

En fait, vers dix-huit ans, je trouvais important que mes actes aient un sens. J’étais assez séduite par la théorie selon laquelle tout est politique. Les opinions que tu partages, la manière dont tu t’habilles, les gens que tu fréquentes, et surtout la façon dont tu consommes : avocats d’Israël ou Mac Do ricains, mais aussi Leclerc le collabo, Nike exploiteur d’enfants ou maquillage à la graisse de bébé phoque... J’essayais de faire en sorte que mon attitude soit dictée par une vraie réflexion, et pas par l’influence de la société, de la pub ou de la mode. De fait, l’influence du groupe de révoltés dans lequel j'évoluais n’en était que plus forte !

Vers dix-huit ans, je trouvais ridicules les gens qui portaient des dreadlocks juste pour le style, sans rien savoir du mouvement rastafari. Méprisables ceux qui arboraient des tee-shirts à inscriptions sans même les avoir lues. Grotesques celles dont les pendentifs délivraient des messages en chinois sans en connaître le sens. Idiots ceux qui brûlaient des voitures dans les cités : ils n'étaient pas foutus de choisir des grosses berlines « de riches », histoire de donner un sens (même erroné) à leur colère !

En tous cas, je pensais à ce keffieh l’autre jour, et à tout ce qu’il représentait, en m’achetant un foulard au marché. Un genre de chèche, vraiment joli, le vendeur se vantait presque de faire de l’imitation de Zadig et Voltaire ! Un foulard dans les tons marron et noir, avec un motif faussement vintage en impression...

…un drapeau américain.