temps%20modernesMoi, j’ai fait des études longues. En tous cas plus longues que pas d’études du tout, mais dans ce domaine comme en d’autres, j’ai fini par admettre que ce n’est pas la longueur qui compte…

Moi, j’ai fait des études et j’aime bien le clamer haut et fort. Au cas où on oublierait que malgré la vacuité et le manque de glamour de mon cursus professionnel, je suis super intelligente. Si, si, c’est vrai. En plus, j’ai fait Philo, ça en jette, ça fait intellectuelle. Quand je commence par là, on ne se doute pas que je connais mieux l’intégrale de Gilbert Montagné que celle de Heidegger. Hélas, ensuite on apprend à me connaître.

Donc oui, je suis super intelligente, bien sûr. C’est juste que j’exploite pas. Je ne mets pas mon incroyable intellect au service du Grand Capital. J’ai des principes. Evidemment que c’est un choix délibéré, de faire depuis 10 ans des petits boulots de la France d’en bas, voire pas de boulot du tout !

Comme si une philosophe avait besoin de gagner sa croûte… Sans rire, peut-on me dire dans quel traité Spinoza évoque ses factures EDF ? Non, non, vraiment, si je n’ai signé jusqu’à présent que des CDD au SMIC, ce n’est pas parce que mes qualifications ne correspondent à aucun poste plus passionnant dans ma région, holà, que nenni, pensez-vous ! Les entreprises du coin se battent pour avoir la chance d’embaucher une philosophe sur le retour mère de trois jeunes enfants !...

La dernière fois, par exemple, j’ai trouvé un poste à mi-temps, en CDD, d‘assistante achats de pièces détachées à la maintenance d’une biscuiterie. C’est-à-dire que je commandais des vis et des moteurs, et je les rangeais ensuite sur des étagères. A la maintenance, donc. En bleu de travail, donc. Au début je me disais « Super, j'aurai l'air d'une intello de gauche qui va au bout de ses convictions, j’adore le concept… ! ». Mais avoir validé un bac + 4 pour, dix ans après, bosser en bleu de travail, honnêtement, ça a fini par me foutre les boules.  Mes amis n’ont eu de cesse de me répéter de ne pas me dévaloriser ainsi, et je les ai écoutés : sur mon CV, je me suis arrêtée à « assistante achats ».

D’ailleurs, tout va bien, merci, et déconsidérer ce boulot serait immensément méprisant pour l’équipe avec laquelle j’ai travaillé dans cette usine. Des gens vraiment sympas pour la plupart, quelques cons pour faire bonne mesure, bref, des gens normaux ne méritant ni condescendance, ni traitement de faveur. Des postes pas forcément hyper qualifiés, mais des qualifications adaptées aux postes. Pour eux, au moins…

Parce que du coup, c’est ça qui m’a foutu dedans : pas d’avoir un boulot peu valorisant en soi, mais d’avoir pour faire ça un diplôme à la mord-moi le nœud. J’ai passé mon temps à intellectualiser ma situation (au lieu de ranger les boulons de 8 avec les boulons de 8) et conceptualiser le port de mon bleu de travail.

On m’a dit que c’est ma propension à tout analyser qui m’a fait me sentir nulle dans ce foutu bleu. Que tout le monde se fichait bien de ma tenue de travail, que c’était mes propres préjugés qu’il fallait que je combatte. Pourtant les mécanos qui le sont par choix depuis 20 ans ressentent la même chose… Quand on se balade dans les bureaux en bleu de travail, on a vraiment l’impression d’être regardé depuis un autre monde. Pas avec un mépris affiché, certes, (il y a même des cols blancs qui votent à gauche, tout fout le camp !), mais plutôt avec une sorte de paternalisme bienveillant, celui qui ne réalise pas qu’il n’existe pas pire condescendance que celle qu’on véhicule inconsciemment.

En fait, j’ai juste compris qu’il y avait vraiment des classes. Et elles se comprennent tellement mal que le jour n’est pas arrivé où elles arrêteront de se sentir obligées de lutter l’une contre l’autre.