pile-livreJ’ai reçu un marque-page pour la fête des mères. Un marque-page plastifié, il a déjà visité plusieurs des livres qui encombrent mon immense table de chevet.

C’est bien un marque-page, parce que j’avais pris la sale habitude de corner les pages de mes romans, depuis quelques années. Sale et douce aussi, car en lisant un polar conseillé par mon amoureux, je m’émouvais de voir les traces de son passage, de deviner à quel endroit de l’intrigue il s’était arrêté, pliures à l’appui. Je m’amusais parfois à corner le même coin de page, posant ensuite l’ouvrage en pensant que quelques jours, ou quelques semaines avant, le même bouquin lui avait procuré la même émotion qu’à moi aujourd’hui.

Désormais j’ai un marque-page plastifié, et je pourrai prêter les romans que j’ai aimés sans que le récipiendaire de ma confiance littéraire ne pense à moi au fil de sa lecture. C’’est sans nul doute excellent pour faire les pieds à mon ego. Et sûrement pas mauvais pour les livres.

Et puis, sur mon marque-page personnalisé, mon marque-page à moi toute seule, il est écrit « Maman » une bonne dizaine de fois, de toutes les couleurs, et il est recouvert de cœurs, de « je t’aime », et il y a même mon portrait. Très réussi, entre nous soit dit. J’ai aussi eu droit à une récitation de poésie, peu ou prou la même que j’ai moi-même récitée à ma mère 25 ans auparavant. J’ai versé ma petite larme, que voulez-vous, je suis une femme sensible, et puis dans l’ancienne école on ne fêtait pas les mamans, trop de familles différemment construites, ce n’était pas politiquement correct.

Alors maintenant, quand je ferme mon livre, je laisse un peu traîner mes yeux sur les cœurs multicolores, avec une émotion de film américain à moyen budget (quand la mère modèle ébouriffe la tête de son enfant blond au bol avant de lui donner son lunch box et le laisser partir seul dans le car scolaire jaune).

Et puis je me dis que dans trois ans, le marque-page sera toujours là, et bien utile, mais que je ne verrai plus les cœurs.

Et dans dix ans, peut-être que les cœurs me sauteront un jour aux yeux au moment de fermer mon bouquin. Je penserai à ma petite fille qui aura alors dix-sept ans et qui ne sera pas sérieuse, forcément, et je verserai sûrement ma petite larme. Que voulez-vous, je suis une femme sensible.