7674_plaisirDifficile, quand on n’a pas d’activité salariée, de prioriser ses activités.

S’occuper des enfants, d’un bébé en particulier, passe en premier, sans aucun doute. Et si le doute s’immisce, les cris rappellent à l’ordre. Ils sont là, ils sont vivants, ils ont faim, ils sont sales… subvenir à leurs besoins répond autant à une nécessité animale qu’à une obligation morale et légale. Les élever en revanche, et je parle alors de leur corps autant que leur âme et leur esprit, devient vite un plaisir quotidien. Quotidien et nocturne. Ce qui, comme toute activité H24, aussi satisfaisante soit-elle, nécessite l’obtention de quelques breaks. Avant le break-down.

Les fameuses tâches ménagères, linge, ménage, courses, cuisine et consort, associons-y ce mortel ennui des besognes administratives, nécessaires au bon fonctionnement de la maisonnée mais rarement épanouissantes, rarement valorisantes, demeurent pourtant sans pareilles pour s’acheter une bonne conscience. Et avec elle, le sentiment primaire d’avoir un rôle majeur au sein du foyer, et que faute d’y rapporter de l’argent, on n’en demeure pas moins la garante d’un certain confort de vie. Comme s’il était indispensable d’en baver un minimum chez soi pour justifier, ou se faire pardonner, de ne pas trimer pour un patron.

Les activités physiques visibles, jardinage ou bricolage, ont l’avantage d’apporter à la fois la preuve tangible de sa non-oisiveté, et procurent en même temps une grande satisfaction physique et psychologique. Elles sont en revanche assez chronophages, et les accomplir suppose de laisser tomber un peu les précédentes, peut-être plus urgentes. Sûrement plus pénibles. Prendre du plaisir à la tâche, ça compte pas, c’est trop facile !

Les purs loisirs se divisent sans doute en plusieurs catégories, mais tous ont en commun ce vilain sentiment de culpabilité qui gâche (parfois) la jouissance qu’on en tire : bouquiner au lit, prendre un café en terrasse avec des copains, lire des blogs féministes, drôles ou juste intelligents, appeler sa mère… Voilà des plaisirs apparemment égoïstes, mais sains : bons pour l’intellect, bons pour le lien social, bons pour l’équilibre, en somme. Dans un autre registre, les préparations de chansons, photomontages, cartes postales et autres cadeaux pour les amis, les filleuls ou les enfants, font partie des bonheurs à prendre autant qu’à donner, alors pourquoi s’en priver ? Peut-être à cause de cette impression qu’ils sont une perte de temps. Grossière erreur, car une vie familiale et sociale sans ces menues joies perdrait assurément en étoiles dans les yeux. Reste le vain vagabondage internautique, le cliquage intempestif et terriblement aliénant sur des montagnes de sites sans intérêt, que je soupçonne de rendre quiconque les lit un brin plus con qu’en amont. Là, d’accord, autant regarder les Feux de l’Amour.

Restent les passions secrètes, les activités plus ou moins artistiques, un peu honteuses, dont on espère pourtant pouvoir se vanter un jour. La peinture, la vidéo, la cuisine, l’écriture, la couture, la photo, le graphisme, la musique… Tout ce qui, pour pouvoir s’en vanter un jour, mériterait qu’on les fasse passer en premier, qu’on y travaille dur, au moins 35 heures par semaine. Ce qu’on ne peut évidemment pas se permettre tant qu’elles ne sont pas reconnues, tant que le reste de la liste n’est pas accompli, tant qu’elles restent des hobbies. Et elles le resteront tant qu’on n’y bossera pas comme des acharnés. Ce qu’on ne peut pas faire tant que… Un cercle vicieux en acier, qu’on peut certainement envisager de briser avec une bonne pince Monseigneur et un poil de volonté.

Labeur, plaisir, nécessité, obligation, besoin, devoir, bonheur, envie… Prioriser, j’y arrive pas. Je suis infoutue de savoir ce qui compte le plus, et pour moi, et pour les autres. Alors je papillonne, je passe du coq à l’âne, de la cuisine à la glycine, du baby à l’ordi, du couvert à ma mère, et ma foi, tout ça brinquebale un peu mais ça tiendra bien encore un moment.