haddock-detournementJe suis un grossier personnage.

Mes jurons se suivent à la cadence nécessaire à d’autres pour égrener un chapelet. Je l’assumais jusqu’ici avec une apparente désinvolture, l’apparente désinvolture demeurant mon attitude préférée pour traverser les situations.

Je trouvais même que les gros mots me donnaient un côté caïd, un mauvais genre de bourgeoise encanaillée… Comme je ne fume pas, il fallait bien trouver quelque chose pour me donner de l’assurance. Une femme qui jure se fout des convenances, les grossièretés la préservent du risque de devenir bien-pensante.  On n’impressionne pas une femme qui affirme qu’elle s’en branle.

Pourtant depuis quelque temps, ma grossièreté me pose question.  J’ai moins de sympathie pour mes propres gros mots. Lâcher un « putain » en renversant son bol, ou un « merde » en oubliant ses clefs peut éventuellement se justifier, et traiter de  « trous du cul » les automobilistes trop lents, et néanmoins sourds à mes insultes, demeure un exutoire presque légitime.

Mais, d’abord, il y a les enfants. Devant qui j’essaie de me retenir, mais la force des mauvaises habitudes prend souvent l’ascendant sur les bonnes résolutions. Et quand je les entends jurer à leur tour, je suis à une lanière de l’auto flagellation tellement  j’ai honte, tellement c’est laid. Heureusement, ils le font en cachette et avec un plaisir coupable, preuve que ce langage ne leur est pas encore aussi naturel qu’à moi.

Et surtout, il y a les écrits. Les gros mots que j’y glisse sont alors soupesés avant validation. Je leur octroyais le pouvoir de relever le discours avec une violence subversive. Pourtant la perception n’est pas nécessairement corrélative à l’intention, et une fois les textes lâchés dans la nature, ils ne vivent plus que par les lectures qu’on en a.

Or une grossièreté, par définition, manque de finesse. Ne serait-il pas beaucoup plus subtil et admirable de donner du poids aux idées sans en passer par là ? On peut sûrement choquer sans insultes, et je devrais pouvoir trouver mon style propre sans mots sales…