P964327D882923G_px_495_Jusqu’à nouvel ordre, vous ne travaillez pas. Pas contre rémunération, en tous cas. De CDD en CDD, de diplôme inutile en formation, vous vous êtes résignée à ne pas trouver la voie de votre épanouissement professionnel. Et comme vous venez d’avoir un troisième enfant, vous pouvez rester encore un peu chez vous sans que la France qui se lève tôt ne vous regarde comme un parasite. Encore un ou deux bambins, et vous acquerrez une légitimité totale en tant que femme au foyer, attirant l’admiration autant que le mépris des working-girls…

Mais vous n’en êtes pas là. Dernièrement, alors que pour la énième fois de votre vie vous vous empêtriez dans vos contradictions de femme à la maison, qui aime ça mais n’assume qu’à moitié, qui culpabilise de gérer comme elle veut ses journées, qui se sent vite nulle et non avenue face aux « vrais » travailleurs mais pense que son objectif, élaborer des enfants de qualité, a tout de même son importance… Bref, vous en étiez là de vos réflexions, qui tendaient d’ailleurs à s’avancer vers le côté obscur, lorsqu’on vous a proposé une mission.

Un petit boulot de quelques jours, un truc d’étudiante, du phoning à faire de chez vous, pas trop payé ni trop intéressant, mais un travail pour vous. Pour rendre service, vous avez dit oui. Pour rendre service, et sans doute aussi parce que justement, vous connaissez par cœur les pensées de la femme au foyer, lorsqu’elles s’enfoncent dans les sombres marécages de l’auto-dévalorisation. Vous alliez très vite vous parer de nombreux défauts ; bêtise, pauvreté, laideur et leurs dérivés, tous issus de la vacuité de votre vie professionnelle. Il fallait, d’une manière ou d’une autre, stopper ce tourbillon négatif et passer à autre chose. Penser à autre chose. Vous secouer pour faire tomber les miettes de doutes, de mépris et de complexes qui risquaient de vous recouvrir peu à peu.

Aussitôt après avoir accepté, vous avez regretté, évidemment, vous vous êtes dit que vous n’auriez jamais le temps de faire ça, qu’il vous faudrait sûrement laisser pleurer bébé toute seule dans son coin pendant des heures et que vous ne l’aviez pas faite pour ça… Et puis vous ne sauriez pas faire, vous ne connaissiez pas l’entreprise, ni les produits, il vous faudrait oser parler à des gens de l’autre camp, de ceux qui travaillent dans la vraie vie… Mais c’était trop tard, vous aviez dit oui, vous vous êtes lancée.

Et tout s’est bien passé. Non seulement vous avez eu le temps, et ce malgré un jour de grève à l’école des deux grands, mais vous n’avez pas laissé pleurer bébé. Pas pendant des heures, en tous cas. Vous avez dès le premier appel retrouvé votre voix, professionnelle et souriante, d’opératrice téléphonique. Les gens à qui vous avez parlé vous ont peut-être imaginée dans un bureau, avec des trombones dans le pot à crayons et sortant d’une pause-café. Quand ce fut fini, on vous a félicitée chaudement, les retours étaient excellents. Et surtout, vous avez su vous organiser. Vos enfants ne sont pas morts de faim, votre maison n’a pas brûlé, les huissiers n’ont pas sonné. Bon, les chemises de votre mari ne sont toujours pas repassées, de ce point de vue pas de changement.

De ce temps que vous avez réussi à dégager, somme toute assez facilement, vous savez maintenant parfaitement quoi faire. Vous avez même trop d’idées pour l’employer à devenir moins bête et moins laide (mais pas encore moins pauvre). En fait, cette expérience vous rappelle que vous êtes toujours parfaitement compétente, et pas seulement pour du phoning, mais aussi combien vous avez du bol de ne pas bosser. Du moins pas contre un salaire, on est toujours d’accord. Les idées noires reviendront, vous le savez, c’est cyclique.

Pour le moment, assumez. Et vous avez même le droit d’en profiter.